Marylène Negro – Hand-Pick / Limenland

Nov 2016

DU 9 NOVEMBRE AU 16 DECEMBRE 2016

AU PAYS DU SEUIL – DEUX FILMS DE MARYLÈNE NEGRO

“Est-ce ici que finit ce que je quitte, est-ce ici que l’autre monde commence ?”

Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays

Avec une sensibilité infra-mince pour les seuils de perception, Marylène Negro interroge souvent dans son travail cinématographique et vidéo les conditions d’émergence des figures. On trouve chez elle des superpositions très picturales d’images, allant du clair jusqu’à l’obscur (Moss), ou ce lent zoom arrière qui dévoile dans un paysage de brume un personnage de dos, immobile, digne d’une toile de Caspar David Friedrich, s’effaçant peu à peu après être apparu (Highlands). Mais encore ces routes qui se déplient sous nos yeux (Seeland) dans une sorte de fondu-enchaîné méticuleux, accompagné par une chanson d’Elvis Presley, qui disparaît et revient par intermittences. Le monde ne serait-il pour Marylène Negro qu’une lente pulsation d’images, un ressac de fantômes à la lisière du visible et de l’invisible, du son et du silence ?

Avec Hand-pick et Limenland, l’artiste nous fait entrer au cœur de son travail, en nous conduisant physiquement dans la galerie Michel Journiac, transformée pour l’occasion en salle de cinéma d’un genre particulier. Reprenant certains dispositifs du cinéma exposé hors des salles habituelles – par le biais d’un écran sur les cimaises (Hand-pick) et par la projection croisée de deux copies de Limenland sur les murs –, l’artiste nous convie à une singulière expérience visuelle : il s’agit autant de voir que de questionner le lieu à partir duquel nous voyons. Après avoir additionné sur sa table de montage plusieurs couches d’un extrait d’Inland Empire de David Lynch, Marylène Negro déplie progressivement ces versions qui se fondent les unes dans les autres. La particularité de cette séquence est de nous faire entrer dans un couloir, par le jeu des superpositions et des enchaînements, sans jamais nous permettre de le franchir. Le regardeur est mis ainsi en situation liminale méta-perceptive. Il est extérieur à la scène sans cesser pourtant de se projeter en elle, étant immergé dans un espace de passage qui semble absorber quelques données architecturales du lieu (telle colonne de la galerie devient partie prenante du film). Le propre du seuil est qu’en articulant le proche et le lointain, il noue également le réel et l’imaginaire. Pareillement l’artiste est intervenue sur la bande-son originale dont elle a effacé tous les dialogues. Il ne reste que des soupirs, des sons, des halètements, ne correspondant pas à ce que l’on voit, mais qui donnent à imaginer l’envers des images ou l’au-delà du seuil. En étant déconnecté de son enchaînement narratif, Limenland acquiert une qualité d’inquiétante étrangeté que n’aurait pas désavouée David Lynch.

D’une autre façon, le montage des apparitions de mains dans plusieurs films de Robert Bresson, dont l’emblématique Pick-pocket, confère à Hand-pick une dimension autoréflexive où le passage se voit également mis en question. On se souvient que pour Gilles Deleuze, Bresson est le cinéaste des “valeurs tactiles”, celui des raccordements de bouts d’espace et du “bloc d’étendue-mouvement” par le biais de la main. De sorte que voir ces enchaînements de main, c’est aussi bien voir l’œuvre même du montage cinématographique, la coupe et le raccord, le passage et l’enchaînement. Mais chez Marylène Negro, les mains du cinéma de Bresson ne relient plus des objets ou des situations, elles deviennent également autonomes. Tout en se mouvant, en s’agglomérant et en se frôlant, de diverses façons, elles créent des figures qui disparaissent et émergent indéfiniment. “Regardez vivre librement les mains, notait Henri Focillon dans son Éloge de la main. […] Capables d’imiter par leur ombre sur un mur, à la lumière d’une chandelle, la silhouette et le comportement des bêtes, elles sont bien plus belles quand elles n’imitent rien.”

Olivier Schefer 2016.