“Moraine”, des sons pour lire la montagne

Présenté du 12 novembre au 15 décembre 2025 à la Galerie de l’École des Arts de la Sorbonne, le film Moraine de Camille Llobet suit deux guides évoluant sur des moraines instables, produites par des glaciers en mouvement. Sans dialogue, leurs gestes et les sons du paysage deviennent les véritables protagonistes du film, révélant un lien poétique entre le corps et la montagne.
«Je voulais rendre par le cinéma quelque chose qui joue au niveau de la kinesthésie (l’étude de la perception des mouvements du corps dans un espace, ndlr)», déclare Camille LLobet. Dès les premières minutes de Moraine, court métrage de douze minutes présenté du 12 novembre au 15 décembre 2025 à la Galerie de l’École des Arts de la Sorbonne, l’ambition de l’artiste apparaît clairement. Le film plonge dans les moraines de la Mer de Glace et du glacier de Bionnassay, territoires fragiles que l’artiste arpente munie de sa caméra, attentive à ce que le paysage dit à travers ses sons. Sans dialogues, sans narration précise, Moraine fait du geste, du sol et du bruit environnant les véritables acteurs du récit.
Le film suit deux guides de haute montagne, Laurent Bibollet et Sarah Blanc, collaborateurs réguliers de Camille Llobet. Ils avancent sur un terrain instable composé de gravats, de poussière et de roche sèche. Leurs déplacements deviennent une forme de lecture du paysage qui guide le regard. « Ils mettent en application leur savoir, ils ne jouent pas un rôle », explique l’artiste, qui les définit comme des performeurs plus que comme des interprètes. Chaque pas, chaque respiration et chaque déséquilibre exprime une manière d’être dans le paysage et de s’adapter à un terrain qui change.
Pour expérimenter cette relation sensible, Camille Llobet a mis en place un dispositif sonore complexe. Elle utilise des microphones ambisoniques capables d’enregistrer la spatialisation du son, des têtes binaurales pour percevoir les variations plus légères, et même un micro glissé entre le front et le casque des guides afin de capter les frottements et les vibrations tout en restant à l’abri du vent. « Comment le bruit existe dans un volume ? » s’interroge-t-elle. Cette question traverse tout son travail qui, depuis plusieurs années, explore les dissonances entre ce que l’on dit et ce que l’on ressent, entre l’intention et la forme. Dans Moraine, ces interrogations prennent la forme d’un espace sonore qui devient le véritable lieu du film. Réalisé lors de la 2e Biennale Son en Valais (30.08.2025 – 30.11.2025), le podcast Accordages #18 permet à l’artiste de définir son travail qui, pour elle, s’inscrit dans une volonté de « dessiner des lignes sonores ».
La montagne est présentée ici, à la fois comme un milieu fragile, puissant et spectaculaire. Les craquements du sol, les chutes de gravier, les glissements de terrain composent une matière sonore qui révèle les incertitudes d’un territoire marqué par le recul glaciaire. Sans pour autant délivrer un message environnemental explicite, l’approche artistique de Llobet laisse entendre la transformation silencieuse de ces reliefs. Les sons qu’elle enregistre rendent perceptibles les instabilités géologiques qui façonnent désormais la haute montagne. L’écoute attentive qu’elle nous offre devient presque un outil de mesure du paysage.
La courte durée du film résulte de sa méthode, et non d’un choix aléatoire ou esthétique. « Je n’écris pas de scénario à l’avance », confie-t-elle. « Je crée un dispositif puis j’essaie de retrouver au montage ce que j’ai vécu sur le terrain. » Moraine était d’abord pensé comme une installation vidéo en système 5.1, destinée à être vue debout, dans le cadre d’une exposition lors de laquelle le spectateur a pour habitude de déambuler dans un rapport physique à l’image et au son. Cette dimension spatiale trouve un écho particulier dans la galerie de l’EAS où Dominique Blais, commissaire de l’exposition, a dû composer avec l’acoustique particulière du lieu. Il a choisi une présentation épurée, une projection sur un mur neutre et un aménagement minimal. « Il fallait faire entendre les sons sensibles, les craquements, l’écoulement de l’eau », explique-t-il, conscient du rôle central du son dans Moraine. D’abord perçues comme une contrainte, les résonances dans la galerie se sont finalement révélées être un atout, puisqu’elles permettent de sentir les variations de volume et d’entendre la manière dont l’espace répond aux sons.
Moraine ne cherche pas à raconter une histoire. Il se contente d’enregistrer ce qui, habituellement, échappe à l’attention : les micro-événements qui constituent cet environnement glaciaire, le vacarme ou le murmure des roches qui se déplacent, la respiration d’un corps qui s’ajuste à chaque pas. C’est dans cette accumulation de sensations que réside l’intérêt et la force du film. Camille Llobet semble parvenir à faire émerger un point de vue poétique de cet environnement extrême. Une poésie où le paysage se lit avec les oreilles autant qu’avec les yeux.
par Newton GEORGES – L3 Arts Plastiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
