PERRINE LACROIX

22 TOOLS

Exposition du 22 Janvier au 22 Fevrier 2019

Vernissage le 22 Janvier à partir de 17h

Un court instant avant la remontée des images lors d’une recherche sur internet, un damier de couleurs remplit l’écran. Du plus technologique des outils de télécommunication, Perrine Lacroix saisit le mouvement d’une apparition, d’une disparition et d’une propagation, qu’elle transpose plastiquement dans l’espace de la Galerie Michel Journiac.

Œuvre pivot de l’exposition, la vidéo Google search, Tools Tasmania (2017), associe en un fondu enchaîné la capture d’écran des « outils aborigènes de Tasmanie » recensés sur une page internet et celle des outils contemporains de ce même pays, contrastant avec les premiers par leur relative agressivité.

Selon une conception évolutionniste des techniques, l’outil constitue le baromètre de l’avancement d’une société, concomitant à la domination de la nature. Avec leurs 22 outils, il n’en a pas fallu davantage aux insulaires Aborigènes de Tasmanie, d’emblée frappés d’incapacité et dépossédés de toute intentionnalité par les colons, pour se voir ramenés à l’âge de l’enfance et à la sauvagerie. Le nom qui leur a été donné (du latin aborigine, désignant les habitant primitifs d’Italie centrale) sert la même idéologie : les premiers habitants sont renvoyés à un passé originel qui fonde l’évolution à venir. Sans reconduire a contrario le tropisme d’une naturalité du bonheur ou du bien, la relecture contemporaine de cette histoire réhabilite les dimensions humaines, sensibles et sociales, alors reléguées.

De manière énigmatique, un ensemble de sérigraphies monochromes affichées dans les alentours de la galerie s’en fait l’écho et interpelle les passants avec les questions : « WHO ARE YOU ? » et « WHERE ARE YOU ? ».

À la prolifération d’objets et d’images, Perrine Lacroix oppose l’immatérialité de projections de lumière blanche. Dans l’espace de la galerie universitaire, des œuvres fantômes apparaissent ainsi comme les traces ou la rémanence d’une histoire passée. Par cette ré-appropriation, l’artiste désigne de concert les canaux de diffusion, les transferts et projections propres à la construction de la connaissance. L’exploration menée sur la toile se répand in situ dans la galerie, dont chaque pan de mur rappelle le damier. Elle

renvoie à une autre, historique celle-ci, relatée dans Voyage de d’Encasteaux. Le journal du navigateur, initialement transcrit par le naturaliste Labilliardière, puis repris par Rossel, décrit l’expédition française (1791-1793) partie sur les traces de Lapérouse disparu peu avant. Avec pour mission de mener conjointement des recherches utiles aux sciences et au commerce, le voyage répond aux grandes entreprises savantes et maritimes du siècle des Lumières. Contrairement à certains récits funestes qui l’ont précédé, stigmatisant la cruauté des « Naturels », Le voyage véhicule l’imaginaire du « bon sauvage », simple et heureux. En témoigne notamment la gravure issue du dessin de Jean Piron, Sauvages du Cap Diémen préparant leur repas, qui met en scène une rencontre des plus harmonieuses. Bien que les représentations successives en multiplient les interprétations, l’expérience de ces premiers contacts n’en fut pas moins réelle et sans comparaison avec la colonisation qui, au XIXe, a presque intégralement décimé les Aborigènes de Tasmanie. En un singulier retour de boomerang, les dessins de Jean Piron auraient par ailleurs servi aux musées ethnographiques de Tasmanie pour reconstituer les outils aborigènes disparus.

A point nommé, l’image de ce dessin qui ouvre l’exposition de Perrine Lacroix a subi une déformation involontaire lors de sa reproduction, laquelle en a modifié la lisibilité. La photographie de la gravure prise par l’artiste au Tasmanian Museum and Art Gallery à Hobart, une fois transférée sur son ordinateur s’est compressée sur la partie gauche lui donnant un aspect de tapisserie, tandis que des lignes horizontales strient la partie droite en un paysage abstrait. Dans la salle suivante, les sérigraphies posées au sol, semblent s’être détachées du mur pour y découper des empreintes blanches. Evanescentes, elles contribuent au va-et-vient dans lequel Perrine Lacroix navigue, d’un médium à un autre, d’une époque à une autre, d’une perception à une autre. Sa démarche, qui se nourrit d’enquêtes préalables, relève moins de l’archive que d’une prise en charge artistique de l’histoire et de sa transmission dans un brouillage des séquences temporelles.

Perrine Lacroix ferait-elle sienne l’affirmation de Hans Jonas : « il est encore plus important de comprendre que chaque présent de l’homme est sa propre fin, et qu’il l’était donc également dans n’importe quel passé » ?

Eloïse Guénard

Google search : Tools Tasmania

vidéo 1’30 

© Perrine Lacroix, Launceston 2017

En faisant des recherches sur Google, juste avant l’apparition des images, surgit très furtivement un damier de couleurs, de façon presque subliminale.
Google search est le fondu enchaîné -de captures d’écran- d’une recherche entre les outils des aborigènes premiers habitants de Tas- manie et ceux d’aujourd’hui.

En inscrivant TOOLS TASMANIAN ABORIGINAL puis TOOLS TASMANIE apparaissent deux visions très contrastées. La première nous montre les outils de nos premières origines (lance, boomerang – même s’il n’y en a jamais eu en Tasmanie -, pierres taillée, barque…) alors que la deuxième ne nous montre que des tronçonneuses, visseuses et autres outils électriques de domination de la nature.

Ce travail parle de la collision entre le passé et le présent, des différences philosophiques entre les premiers et les «seconds» Tasmaniens, du contraste de leurs relations à la nature et aux outils.
Il soulève également les questions de la puissance et du pouvoir de la culture occidentale et de ses outils.

Plus les images deviennent immatérielles et abstraites, plus notre histoire est impalpable.

La préparation du repas

diptych photographs 
© Perrine Lacroix, Tasmania 2017

Sauvages du Cap de Diemen préparant leur repas est une gravure produite à partir des illustrations de Piron pour l’atlas Voyage à la recherche de La Pérouse qui rend compte de l’expédition 1791-1793 d’Entre casteaux en Australasie.

L’ouvrage comprend certaines des premières descriptions de la flore et de la faune australiennes, et un compte rendu précis et précieux du peuple Aborigène de Tasmanie.

Cette gravure est une représentation idylique de l’harmonie raciale entre Européens et «Sauvages du Cap de Diemen », partageant un moment de rencontre pacifique.

J’ai découvert cette gravure lors d’une visite au Tasmanian Museum and Art Gallery à Hobart. Après l’avoir prise en photo, je l’ai importée dans mon logiciel, cela a produit cette déformation involontaire.

Le jour suivant, j’ai appris que Rich, l’homme assis tenant l’enfant dans ses bras, est mort de tuberculose à son retour et que toute la famille tasmanienne a subi le même sort.