JEZYKNEZ

Depuis les forêts

Architectures de la dystopie, construire le vide

    Lorsqu’il rentre chez lui ce soir-là, le protagoniste du roman de J. G. Ballard, L’Île de béton (1973), est victime d’un accident de voiture ; un pneu éclate, son véhicule est éjecté de l’échangeur d’une banlieue de Londres et vient s’échouer sur un espace isolé, neutre, recouvert de végétations et de voitures cabossées. À la manière d’un Robinson Crusoé du monde contemporain, il organise sa survie sur une île de béton, une « zone», poreuse aux mauvaises herbes, coupée du monde extérieur par des remblais et un grillage, tandis que les voitures filent sur l’échangeur sans s’arrêter. Ballard décrit dans cet étonnant récit de science-fiction, froid et minimaliste, une errance dans les marges de l’urbanité et les interstices du monde contemporain. Ce terrain-vague évoque aussi bien quelque « hétérotopie » à la manière de Michel Foucault, un ailleurs concret, qu’un non-lieu, un lieu interstitiel, selon Marc Augé.  

    L’univers simultanément structuré et dépeuplé du duo d’artistes, Jezy et Knez, pourrait être issu de l’une de ces fictions dystopiques dont les artistes font la matière théorique et fictionnelle de leur travail. Tels deux architectes du vide, ils exposent pour cette exposition à la Galerie Michel Journiac, Depuis les forêts, un ensemble de maquettes, de plans, de reliefs : une forêt qui pourrait être une ville nouvelle, des bâtiments modernistes, d’où s’échappe la tour du Métropolis de Fritz Lang, une superposition de tables basses, recouvertes de terre noire volcanique, fait penser à un ziggourat futuriste dont le centre est laissé en réserve. 

    Avec ces mondes en miniature, qu’ils décrivent comme des sculptures, Jezy et Knez imaginent des espaces étranges à la fois utopiques et entropiques : ils projettent le dernier état d’une civilisation inconnue, qui pourrait être la nôtre, en esquissant des formes-laboratoires à venir. Les dessins au mur, composés à partir de films tels que Los Angeles 2019 de John Carpenter, Le Village des Damnés du même réalisateur ou encore La Zone d’Andreï Tarkovski, captent un moment d’intensité dont une partie importante (l’action principale ?) se trouve effacée. 

    Nous évoluons chez eux dans un monde en ruine et en devenir. Comme si, à la faveur d’une boucle temporelle que n’eut pas désavouée Robert Smithson, l’utopie était réversible en dystopie ; « le futur, écrit Nabokov, est l’obsolescence à l’envers ».

 Olivier Schefer

« Les choses se sont succédées dans l’ordre suivant :

d’abord les forêts, puis les cabanes, les villages, les cités et enfin les académies savantes. »

(Giambattista Vico, la Science nouvelle, 1744)

Pour l’exposition « Depuis les forêts »,

JEZY KNEZ morcellent l’espace de la galerie Michel Journiac avec des univers sur table qui empruntent aux plans-reliefs leurs caractéristiques où des états formels à la limite de la rupture et de l’effondrement se succèdent. Puisant dans le vocabulaire des contestations politiques et s’attachant à des notions qu’ils relient à la science-fiction et aux récits d’anticipation, les formes qu’ils composent cristallisent des fictions ouvertes laissant place à un spectacle d’affrontements modélisés de différentes natures et origines supposées. Ils les envisagent comme des éléments permettant de porter un regard omniscient sur des situations créées en tant que systèmes organisés.

Troublant les échelles entre objet, sculpture, architecture et environnement, ils élaborent des mondes aux paysages minimalisés, invitant à s’y projeter. De la mystérieuse terre noire des archéologues, à une formulation des mutations de la nature convenue par l’homme ou dans un réflexe d’autodéfense pouvant bouleverser l’équilibre environnant, différents systèmes autonomes se succèdent jusqu’à créer un scénario d’ensemble fragmenté qui invite à anticiper un nouvel ordre encore inconnu régi par des forces déjà en présence. 

Artistes : JEZY KNEZ (Guillaume Jezy et Jérémy Knez)

Titre : Depuis les forêts
Dates : Du 20 septembre au 25 octobre 2018

Vernissage le 19 septembre à 17h

N.B. : En parallèle de l’exposition à la galerie, un accrochage indépendant des productions de dix étudiants est présenté dans les vitrines. Cet accrochage est le fruit d’un workshop de cinq jours pendant lequel les participants ont pris part à un travail de groupe afin d’expérimenter avec le duo d’artistes les manières d’envisager la création lorsqu’elle est confrontée à un espace précis tout en étant contrainte par le temps. En s’interrogeant sur les qualités et les dimensions idéologiques ou encore fictionnelles de cet espace intérieur offert au regard du passant, le workshop a tenté de repositionner les travaux des exposants en regard de la vitrine à la fois comme notion et comme lieu spécifique.

Depuis 2012, les deux identités plastiques de Guillaume Jezy et Jérémy Knez s’articulent dans un travail exclusif à quatre mains. Interrogeant la forme architecturale et ses développements en tant que non figée et non neutre, leurs recherches se matérialisent à travers la réalisation de dessins, la construction de maquettes et de volumes à différentes échelles. Les limites entre architecture, objet, sculpture et environnement se troublent. Les formes issues du politique (frontière, insurrection, effondrement etc.) les intéressent en ce qu’elles leur permettent d’explorer des confrontations, des états transitoires voire évolutifs figés dans le temps et l’espace comme des images prélevées. Essentialiser des situations vraisemblables, c’est ouvrir à un ensemble encadré d’imaginaires polysémiques (architecture, science-fiction, politique etc.) par l’intermédiaire d’espaces de projection.